08 octobre 2006
nouvelle n°4
La lumière était faible dans cet espace exigu. Au coin, dans l’obscurité presque totale, un être recroquevillé sur lui-même : certainement une femme ou un enfant. De profonds sanglots languissent perdus dans le ronron bruyant de la rue. La fenêtre grande ouverte laisse aussi passer le vent, le froid qui saisit comme un coup de fusil dans le cœur. A terre, des lambeaux de ça, partout. Et cette chose vivante, chair abandonnique qui retient jusqu’à ses propres colères. Cette pièce est un abcès, un amas de pus à éclater. La chose se lève, claudicante. Les cheveux hirsutes cachant la seule perception d’humanité possible : ses yeux. Une bouche tiraillée, relevée sur la gauche dans une crispation maladive s’entrouvre et laisse apparaître un vomissement auditif éprouvant, douloureux, mortifère.
Qui peut survivre à ça ? A ce râle d’horreur sorti de ce petit corps pas plus haut qu’un mètre cinquante cinq. Impossible de reconnaître un corps humain dans cette chair informe, écorchée profondément, un amas d’hématomes, de sang, un corps à vif. Son pas lourd traîne sans violence, sans résignation, avec la volonté d’en sortir. De sortir de quoi ? De cette pièce ou de son propre corps ?
Son manteau le couvre d’horreur, de dégoût, d’insoutenable douleur. Il est impossible de continuer à le regarder, tout comme il est impossible de détourner son regard de lui. De lui ? Non de ça.
Le pas se fait difficile, du ralenti à la paralysie et dans une chute lente : du pied qui vacille à la chair sanguinolente qui s’étale, s’affale à terre jusqu’à ne plus voir qu’un tas rouge, transpirant le sang, flasque comme de la gélatine. Plus de vie, pas un signe de respiration.
Et vous comment s’écroule votre part d’obscurité ?
23 février 2006
Nouvelle n°3
La gare était vide de tous ces gens qui s’en vont on ne sait où, on ne sait quand, on ne sait pourquoi. Une fourmilière prête à l’attaque : tout s’agite et si on retire le couvercle, ça se propage partout.
Quai n°0, destination x. Elle prend son sac, le fait rouler comme elle peut. Tout le monde fait rouler des sacs maintenant et l’escalier arrive : indigestion d’usagers. Elle s’approche du quai, regarde distraitement le numéro de sa voiture et s’avance. Jusqu’où va donc ce train ? Elle souffle, s’arrête à plusieurs reprises, change son sac de main, vérifie son billet trois fois. Elle marche abandonnée à sa destination : la voiture n°0. Les gens sont pressés, tous. Elle trouve sa voiture, vérifie son billet une nouvelle fois et monte dans le train. Péniblement, elle soulève son sac, le pose dans le sas. Elle regarde une nouvelle fois son billet, elle est place 42.
Elle s’assoit, respire profondément : « ça y est… J’y suis… » se dit-elle. Elle s’installe, pose son manteau à côté d’elle, attrape son téléphone portable d’une main et referme son sac de l’autre. Elle observe autour d’elle.
Une vieille dame qui demande de l’aide à un jeune homme pour monter sa valise. Un homme qui appelle sa petite-amie : « ça y est, je suis dans le train. J’arrive à 16h45. ça me tarde. Je t’aime ». Des enfants s’attroupent autour de la cage à chat d’une passagère. Un vieux monsieur accroche des lunettes sur son nez et pose ses revues et bouquins sur sa tablette. Les contrôleurs s’agitent. Un papa sort du train après avoir aidé sa fille à ranger ses sacs et l’avoir embrassé une dernière fois. Toute cette vie autour d’elle… Puis, elle regarda par la fenêtre. Beaucoup de gens font signe d’au revoir ou miment je ne sais quelle dernière précaution.
Et elle, qui lui disait au revoir ? Qui la regrettait ? Personne, personne, personne, personne. Elle était seule, tout au plus se rassurait-elle en envoyant un message à une amie…
Mais qui l’attendait ? Qui aurait le cœur qui bat lorsqu’elle descendrait du train ? Qui aurait un pincement au cœur quand elle repartirait ? Personne, personne, personne, personne.
Elle était seule. Qu’a-t-elle fait de sa vie ? Qu’est-ce qui a échoué qu’elle n’ait pu construire ? Pourquoi ne laisse-t’elle rien derrière elle ? A ces pensées, elle ressentit tout d’un coup une profonde déception : déception d’elle, des autres, de la vie, de ces parents,…
Elle est seule et ils sont tous là autour. Il y a elle et les autres. Au lieu d’être tous seuls les uns à côté des autres, ils avaient l’arrogance de former des couples, des groupes, des familles ou je ne sais quoi qui n’est pas seul…
Elle aurait voulu être une kamikaze, une bombe humaine, les faire tous exploser dans ce bonheur auquel elle n’avait apparemment pas droit. Dans sa chute mortelle, elle aurait emmené avec elle la bienséance, la connivence, le bonheur organisé. Il n’y serait plus rien rester : seulement le vide comme ce qu’elle ressent, ce qu’elle vit chaque jour.
Tant de haine dans ses yeux que les larmes lui sont coulées. D’abord une seule, sur la joue gauche puis une succession, un torrent, un fleuve sur son visage tout entier, sur son cœur tout entier.
Là un homme en train de monter son sac la voit et d’un regard empli de cette douceur tendre qu’ont certains inconnus lui dit : « Mademoiselle, tout va bien ? »
Ses larmes ne cessaient de couler comme si elle avait retenu tous les pleurs de son âme pour les déverser à cet instant. Impossible de s’arrêter malgré l’empathie protectrice de ce jeune homme. L’impression d’être une enfant et que, peut-être, la lacrymale la laverait de ses douleurs…
16 janvier 2006
Nouvelle n°2
C’est tellement bon… Une bouffée d’air pur, le soleil qui surgit au milieu de l’orage, une clé qui ouvre une boîte qui sentait le renfermé, une montgolfière dans lequel le vent s’engouffre pour se soulever. J’aime ces moments-là où tout n’est que plaisir, sentir, aimer, vivre, exister.
Souvent on ne me comprend pas, le pire étant ceux qui me regardent comme si je ne méritais pas le respect. Ceux qui me jugent, mais qui sont-ils ? Et puis, comment font-ils, eux, pour respirer ? Ou peut-être ne respirent-ils pas ? Cela expliquerait tout : leur air triste, leur regard sans passion, leur vie étriquée. Moi, j’aime les gens et cela me permet de les rencontrer : une parole décomplexée, loin de ce bain de consensualité, loin de ces réalités matérielles. Je n’aime pas les petits gens. Et c’est ce qu’ils sont, sinon pourquoi me regarder ainsi ?
Après tout, ils n’ont qu’à continuer leur chemin. J’ai tant de haine mais pas assez de forces : je me sens faible et puis, si l’on pouvait vivre ainsi ? Et même si l’on ne pouvait pas, pourquoi me regarder de cette manière ?
Je ne dis pas que c’est facile tous les jours mais si j’ai cette envie chaque matin d’avancer plus loin, c’est grâce à cela. C’est grâce à cela que mes pensées me font voyager plus loin, grâce à cela que lorsque je regarde une bougie, je réfléchis à son existence et à ce qu’elle représente. Je deviens lumineux et plein de vie.
J’ai bien conscience que l’exaltation peut parfois laisser place à la nuit. Mais la nuit n’est-elle pas une maigre conséquence à côté de la force de mon exaltation ? Je vole, je vis, j’écoute, je parle, j’aime… Mieux que quiconque grâce à cela.
Il y a des matins où je me sens mal, le ventre dans une boule, la tête dans une boîte, le cœur dans un caillou, les yeux compressés. C’est dans ces moments-là que je me raconte que loin du discours des poètes et autres artistes, c’est une drogue. Une drogue qui coule le long de mon gosier, jusqu’à réchauffer mes poumons et redonner vie à ma chair. Je me lève et après mon verre, tout va bien, comme un sportif qui s’est échauffé : je peux commencer ma journée. J’en ai toujours sur moi, même au travail, même à la bibliothèque, même quand je marche dans la rue : je porte mon fardeau, sans interruption.
Il est impossible d’oublier, quelque soit l’instant : le poids de mon sac se charge de m’empêcher d’oublier. Quand mes poches sont vides et ma bouteille aussi, je me sens mal. Rabougri, recroquevillé sur moi (que ce soit physique ou psychologique), je grelotte, je pleure, je souffre. Je refuse de penser que c’est dans ces moments la vérité. Non. Dans ces moments, au contraire, rien n’est vrai. Je souffre, je ne suis pas moi, je reste seul alors que je suis tellement sociable, jovial et extraverti au contraire !
Je ne veux pas arrêter. Pourquoi ? Pour retrouver le garçon timide dans son coin que personne ne voit ? Il n’en est pas question. Le docteur essaye de me convaincre. Elle aussi, elle m’a quitté car elle n’aimait pas que je sois comme ça. En fait, elle ne m’aimait pas sinon elle aurait aimé me voir bien dans ma peau : je crois qu’elle avait peur que je lui échappe en devenant à l’aise en société. Elle ne m’avait pas pardonné de choisir mon bien-sentir plutôt que notre amour.
Et puis de toute façon, je ne pourrais pas arrêter. Je me sens tellement mal quand je n’ai pas ma bouteille. Comme si la vie m’abandonnait. Comme si je m’abandonnais moi-même. Comme si la société m’abandonnait. Seul au monde sans même moi-même. Je n’ai pas le choix, je dois continuer sinon je vais mourir. Je sais qu’avec je risque de mourir aussi mais au moins je mourrais heureux alors que si j’arrête, je mourrais de suite et dans la misère humaine la plus totale.
J’aimerais seulement qu’on ne me juge pas, qu’on me laisse croire que c’est ça, la vie et après tout, est-ce si grave ?
15 janvier 2006
Nouvelle n°1
Il s'est assis là : sans but, sans voix. Le regard hagard, perdu, un sourire nerveux se crispe sur son visage.
Hors du temps, son esprit ne sait plus ce que son corps a fait. Ça tape très fort dans sa tête comme un marteau qui tape en zoomant, en planant. Où était-il, il y a une heure ? Il ne sait pas, il ne sait plus.
La seule chose qui reste dans sa tête, c'est l'image de G. qui sourit. Face à lui, debout dans toute sa beauté, élancée par sa joie de vivre, elle le scrute à sa manière. Son regard protecteur et tolérant qui pardonne tout, sa douceur ; mais là, elle n'aura pas le temps. Et puis en fait, il ne demanderait pas d'excuse ! Il partirait...
Ça fait très mal dans sa tête, très mal comme si elle allait imploser. Mais il se souvient.
Elle avait tout fait pour lui. Grâce à elle, il ne buvait plus, il avait trouvé un but à sa vie et devenait quelqu'un de bien... Etait-ce vraiment lui ? Peu importe : socialement, il existait enfin. Il s'intégrait dans la société comme on dit. Il avait construit un nouveau monde autour de lui. L’ancien avait disparu : « c’était mieux ainsi » avait-elle dit. Maintenant il avait des tas d’amis, tous des gens biens : des gens qui travaillent, qui achètent une maison, un chien, des pantoufles, un pyjama, des gantas et bonnets pour l’hiver, … Des gens biens en fait…Avant, ces quelques amis n’achetaient rien, ils n’avaient pas des tas de choses : ils avaient eux-mêmes et souvent, même cela ils ne l’avaient pas. Et lui était devenu extérieur à tous.
Mais après tout, n'étais-ce pas lui d'être en dehors ? De se sentir insécure constamment, inexorablement, toujours en quête de lui et de surcroît perdu en lui. En fait, ne pas être pour les gens biens était peut-être son seul trait de personnalité propre : la seule chose qui le définisse, la seule chose qui lui appartienne vraiment. Cela pouvait sembler absurde mais pourtant, plus il y réfléchissait, plus il avait le sentiment de combien cela était cohérent en lui.
Et il l'avait fait : tout ce qui allait le détruire au regard des autres et qui le construisait déjà. Oui, il était bien la bête humaine que l'on avait cru, il était bien cet ours instable à ne pas fréquenter.
G. l'avait regardé tendrement comme elle l'avait toujours fait. Comme il avait cru l'aimer pendant tant de temps. Comme à l'instant il prenait conscience à quel point il haïssait cela.
Il pouvait enfin se libérer. Il détestait ce bon ton, cette bonne humeur, cette joie constante. Il détestait cette capacité qu'elle avait à le pousser au meilleur. Il détestait cette patience qui faisait qu'elle dépassait tous les problèmes et préjugés. Il détestait que tout le monde l'apprécie et qu'elle affiche cette complicité maligne avec tout un chacun. Il détestait tout ce qu'elle représentait, tout ce qu'elle était. Elle aurait pardonné si elle avait pu : c'est certain.
Et cette idée même le mis dans une rage incommensurable. Il se retrouvait dans le même état fébrile que lorsqu'il s'était retrouvé face à elle. Cette espèce de feu diabolique en lui qui le dépasse mais qu'il ne souhaite pas dépasser. Une force de vie meurtrière qui le pousse au suicide de ce personnage de commedia dell’arte qu'il a construit et surtout qu'Elle lui a construit. Et le seul moyen de désarticuler une marionnette, c'est de retirer le marionnettiste. Rien n'a été prémédité, RIEN.
C'est allé très vite, sans cri, sursaut ou débattement. Le couteau est rentré au fond de sa gorge comme dans un vulgaire morceau de viande. Même son couteau était incapable de n'être pas compréhensif. Tout se passait toujours calmement. Tout était toujours désintéressé, calme et empathique chez elle : son humeur, son physique, son langage, ses attitudes, sa vie et même ses objets maintenant. Elle avait vacillé lentement, doucement et, comme l'on tombe sur des plumes, avait fini au sol.
Il l'avait regardé se vider de son sang et attendre qu'elle hurle ou crie. Peut-être aurait-il regretté si cela avait était le cas. Mais tout s'est malheureusement passé dans le calme. Elle avait tout juste gémi : elle était compréhensive jusque la mort. Une véritable injure à son geste.
Il aurait voulu la salir, lui faire plus mal encore pour lui montrer toute l'humanité qui lui avait manqué. Même son sang coulait gentiment. A ce moment-là, il comprit enfin à quel point il la détestait. Mais c'était fini : enfin et pour toujours.
Rien n'était prémédité, RIEN.